Colloque

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Durant les années soixante et soixante-dix, le logement a été au cœur des politiques de redistribution et des luttes contre la pauvreté. Au Canada et au Québec, des programmes gouvernementaux de financement du logement social ont été créés. Dans la même période, les organisations féministes et les groupes de femmes mettent de l’avant l’idée que « le privé est politique » et se mobilisent autour des enjeux liés au corps, à la santé et à la sexualité des femmes, de même qu’autour des questions de droits sociaux et économiques et des conditions de vie des femmes dont l’habitation. Progressivement, l’avènement du « néolibéralisme réellement existant » (Brenner et Theodore, 2002, Theodore, Peck et Brenner, 2013) contribue à la restructuration de l’État et à son désengagement des programmes sociaux, ce qui renvoie à la privatisation de nombreux services et au transfert de ces derniers à des organismes communautaires qui s’en chargent à moindres coûts. Au milieu des années 1990, l’État canadien met fin à son programme de financement de logements sociaux. En matière d’habitation, le discours dominant sur le logement abordable valorise l’accès à la propriété privée laquelle ne se « démocratise » que pour une mince tranche de la population, essentiellement de classe moyenne aisée, blanche, jeune et éduquée.

Comme on le sait, le néolibéralisme engendre de nombreuses inégalités empiriquement observables à partir des critères de revenus, mais aussi de sexe et de genre, et de référents identitaires liés aux origines autochtones ou à l’immigration. Bien qu’au Québec, il y ait une loi sur l’équité salariale depuis 1996, et bien que la scolarisation des femmes se soit accrue considérablement, il existe toujours un écart de 30 % du salaire des femmes et celui des hommes [1]. Bref, malgré des années de mobilisation pour les droits économiques et sociaux des femmes, la féminisation de la pauvreté persiste. Dès lors, leurs plus faibles revenus, l’augmentation du nombre de femmes soutiens de ménage, la prise en charge collective du travail domestique et des soins (le care), de même que les violences systémiques qu’elles subissent ont des impacts concrets sur la capacité d’un grand nombre de femmes à se loger dans des habitations de qualité, adaptées et sécuritaires. La Société d’Habitation du Québec confirme qu’en effet, peu importe le type d’habitation social, les femmes y sont majoritaires [2].

En 2009, Miloon Kothari, rapporteur spécial sur le logement à l’ONU, dénonçait le manque d’initiative du Canada par rapport aux piètres conditions d’habitation des femmes, particulièrement des femmes autochtones, des femmes en situation d’itinérance, des nouvelles arrivantes, des femmes les plus pauvres, des femmes vieillissantes et toutes les autres femmes marginalisées. Sur la scène internationale, bien que le logement reçoive différentes formes de reconnaissances et de protection à l’intérieur de nombreux traités internationaux dont le Canada est signataire, incluant le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, la reconnaissance juridique d’un droit au logement reste floue et pratiquement inexistante au Canada et au Québec.

La problématique « femmes et logement » fait l’objet d’un certain nombre de recherches et de publications dans les années 1980 et 1990 au Québec (voir entre autres Pilote, 1989; Rose, 1984, 1987, 1989; Villeneuve & Rose, 1988; Séguin 1989; Séguin et Villeneuve 1999) au Canada et ailleurs (voir entre autres Novac, 1990, 1992, 1993; Wekerle, 1988, 1993; Wekerle & Novac, 1991; Farha, 1999; Moser, 1987). Ces publications ont en commun de reconnaître la spécificité du rapport des femmes au logement, spécificité qui s’explique notamment par leur inscription historique dans une société patriarcale marquée par une division socio-sexuée du travail où elles sont associées à leur fonction de reproductrice biologique et sociale. L’expression populaire d’une certaine époque « Reine du foyer » consacre à elle seule l’idée que la place des femmes est à la maison. La sphère domestique leur a été ainsi dévolue sans toutefois qu’elles aient accès à la sécurité physique et psychologique que doit offrir un logement. Dans la foulée de changements politiques, juridiques et sociaux qui transforment les conditions de vie des femmes et de l’émergence de l’approche de genre dont certaines politiques publiques s’inspirent, nous voyons apparaître ici et là, quelques programmes gouvernementaux d’habitation ou d’initiatives qui tiennent compte du rapport spécifique des femmes au logement, et en particulier des femmes à faible revenu, des mères adolescentes, des femmes de la rue, des femmes autochtones. Ils ne sont toutefois pas suffisants pour répondre à la demande.

À partir du milieu des années 1990 et du début des années 2000, des organisations féministes et groupes de femmes s’associent au mouvement pour le droit au logement pour réclamer un réinvestissement public en matière de construction de logements sociaux. En 2014, une enquête menée par un centre de femmes montréalais lève le voile sur un pan de la réalité vécue par de nombreuses femmes locataires, celui du harcèlement sexuel et des violences. Alors que les organisations féministes et groupes de femmes ont longtemps consacré leurs énergies à dénoncer et à combattre la violence conjugale ou domestique, elles découvrent avec effroi ce qui leur avait jusque-là échappé. Le logement représente pour un grand nombre de femmes locataires le lieu de proximité, voire de promiscuité non souhaitée. Pire encore, il devient l’objet de marchandage sexuel non désiré par des femmes locataires, et ce, dans le logement privé ou dans le logement public. Cette prise de conscience autour de l’invisibilité des violences vécues par des femmes locataires sera partagée avec un bon nombre d’organisations du mouvement social pour le droit au logement qui s’estiment sous-équipées pour faire face à cette problématique.

Ce colloque sera divisé en quatre axes. Le premier insiste sur le rôle de l’État et des institutions en matière d’habitation. Le deuxième prend acte et met de l’avant les dynamiques coloniales qui sous-tendent l’organisation du territoire et la structure de l’habitation au Québec et au Canada. Le troisième s’intéresse aux rapports économiques liés à l’habitation. Le quatrième se concentre sur l’expression des différents rapports de pouvoir qui interagissent par l’entremise du logement. Toutes les perspectives théoriques, disciplinaires et critiques sont les bienvenues.

Un résumé d’environ 250 mots ainsi qu’une indication sur l’axe dans lequel votre communication s’inscrit sont demandés. Les propositions doivent être envoyées, accompagnées d’une courte biographie de 5 à 15 lignes, avant le 21 janvier 2018 au comité scientifique du colloque, à l’adresse suivante: femmes.logement@gmail.com

Références

Brenner, N. et N. Theodore (2002). « Cities and the Geography of ‘Actually Existing Neoliberalism’ », Antipode, vol. 34, no 3, p.349-379.

Farha, L., « Women and Housing » dans Askin, K.D. et D.M. Koenig (dir.), Women and international human rights law, Ardsley-on-Hudson, N.Y., Transnational, 1999, p. 483-531

Kothari, M et le Conseil des droits de l’homme, Promotion et protection de tous les droits de l’homme, civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, y compris le droit au développement : Rapport du Rapporteur spécial sur le logement convenable en tant qu’élément du droit à un niveau de vie suffisant ainsi que sur le droit à la non-discrimination à cet égard, Doc. off. A.G. N.U. 10e sess., Doc. N.U. A/HRC/10/7/Add.3, (2009), p. 2.

Moser, C.O.N. et L. Peake (1987). Women, human settlements, and housing, coll. « Social science paperbacks », London, Tavistock, 222 p.

Novac, S. (1992). Sexual harassment of tenants: legal remidies, problems and recommendations, Toronto: Ontario Women’s Directorate.

Novac, S. (1990). Sexual harassment of women tenants. Canadian Woman Studies, vol. 11, no 2.

Novac, S. (1993). « Boundary violations: Sexual harassment within tenancy relations » dans », dans DANDEKAR, H. C., Shelter, women and development: First and third world perspectives, George Wahr Publishing Company, p.68-73.

Pilote, R. (1989). Femmes locataires en liberté surveillée. Recherches féministes, vol. 2, no 1, p.103-109.

Rose, D. (1984). Rethinking gentrification: beyond the uneven development of Marxist urban theory. Environment and Planning D: Society and Space, vol. 2, p.47-74.

Rose, D. (1987). Un aperçu féminin sur la restructuration de l’emploi et sur la gentrification : le cas de Montréal. Cahiers de géographie du Québec, vol. 31, no 83, p.205-224.

Rose, D. (1989). « A feminist perspective of employment restructuring and gentrification: the case of Montreal », dans J. Wolch et M. Dear (Eds.), The Power of Geography, p. 118-138

Séguin, A.-M. (1989). « Madame Ford et l’espace : lecture féministe de la suburbanisation », vol. 2, Recherches féministes, vol. 2, no 1, p. 51-68.

Séguin, A.-M. et P. Villeneuve (1999). « Intervention gouvernementale et habitation sociale », Recherches féministes, vol. 12, no 1, p. 25-42.

Sinha, M. (2013). Mesure de la violence faite aux femmes: tendances statistiques (Vol. 25), Statistique Canada.

Theodore, N., Peck, J. et N. Brenner (2013). « Urbanisme néolibéral. Les villes et la loi des marchés », Nouveaux cahiers du socialisme, no 10, p. 24-47.

Villeneuve, P., et Rose, D. (1988). Gender and the separation of employment from home in Metropolitan Montreal, 1971-1981. Urban Geography, vol. 9, no 2, p. 155-179.

Wekerle, G. R. (1988). Women’s housing projects in eight Canadian cities, Société canadienne d’hypothèques et de logement, 190p.

Wekerle, G. R. (1993). « Responding to diversity: housing developed by and for women », dans Dandekar, H. C., Shelter, women and development: First and third world perspectives, George Wahr Publishing Company, p.178-186.

Wekerle, G. R., et Novac, S. (1991). Gender and Housing in Toronto: A Paper: City of Toronto Institute on Women and Work, Equal Opportunity Division, Management Services Department.

Whitzman, C. (2006). « At the Intersection of Invisibilities: Canadian women, homelessness and health outside the ‘big city’», Gender Place and Culture, vol. 13, no 4, p. 383-399.

[1] Portrait statistique Égalité femmes-hommes : portrait ensemble du Québec.

[2] La Société d’habitation du Québec rappelle que : « la majorité des logements subventionnés dans le cadre des programmes d’aide au logement mis en place par l’État sont occupés par des ménages féminins : 72 % des logements HLM publics (volet régulier), 67 % des logements dans les coopératives d’habitation, 64 % des logements dans les OSBL d’habitation, 72 % des logements privés donnant droit à un supplément au loyer et 74 % des logements du programme AccèsLogis Québec. De plus, 75 % des ménages profitant du programme Allocation-logement ont une femme comme soutien » (SHQ, 2012, p.4).